PORTRAIT : De la charpente à la photographie, rencontre avec Julien Libercé
- Arthur BEX

- il y a 1 jour
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À 39 ans, il a quitté la charpente pour se consacrer à la photographie. Avec son bateau Évidence, sur lequel il vit, il a parcouru les océans pour s’établir à Tréguier dans les Côtes d’Armor. Rencontre avec Julien Libercé.

“Souquez les voiles ! Fichez les arquebuses”. Alors que le vent souffle, dans le port de Tréguier, à l’emplacement numéro 93, Julien Libercé est assis à la table de quart de son bateau, tasse de thé fumante en main. “Bienvenue sur Evidence” lance le marin. En tenue, lunette sur le nez, il nous accueille dans son “chez-lui”. “J’ai jamais aimé rester plus d’un an ou deux au même endroit, j’ai besoin de cette itinérance.” , explique-t-il. Son bateau, c’est son troisième enfant. “Je l’ai acquis en 2020, c'est après le confinement en fait que je me suis dit c’était plus possible de vivre enfermé, d’être dépendant des charges”. Motivé par ce souhait de renouveau, il achète donc ce bateau, auparavant dans le port de Lorient.
Depuis mars 2025, il vit sur le port de Tréguier. “À première vue comme cela on dirait qu’un bateau c'est étroit ! Mais finalement cela est très pratique car j’ai tout à portée de main, je passe de mon salon à mon bureau de photographe en quelques coups de fesses !” explique-t-il en souriant. “Je suis vraiment très attaché à cette liberté, à cette itinérance que nous offre un bateau. Quand les enfants viennent sur le pont, et qu’on part se balader au large, c’est une expérience incroyable. Oui ils n’ont pas la connexion internet, mais ils lisent, ils jouent, ils apprennent. C'est une autre forme de vie !” déclare-t-il.
La photographie comme un langage
Pour Julien, la photographie n’est pas seulement un métier, mais un langage. Chaque cliché est une histoire, une émotion figée dans le temps. “Je ne cherche pas à faire de belles images, je cherche à raconter quelque chose”, confie-t-il en feuilletant un album de ses travaux. Ses sujets de prédilection ? Des visages, des mains, des paysages. Un portrait, c’est bien plus qu’un visage. C’est un regard, une posture, une lumière qui révèle une part de vérité.” Son approche est intuitive, presque organique. Il ne planifie pas ses séances, il les vit. “Je me laisse guider par les rencontres, par les hasards. Parfois, c’est un détail, une ombre, une expression qui me dit : c’est ça, c’est le moment.”
Son travail a trouvé un écho particulier dans la région. Il a immortalisé les pêcheurs au retour de la mer, les artisans dans leurs ateliers, les enfants jouant sur les quais. “Ici, les gens ont compris que je ne cherchais pas à les exposer, mais à les célébrer. C’est une relation de confiance qui s’est construite avec le temps.” Ses expositions improvisées sur le port, où il accroche ses tirages à des cordes entre deux bateaux, attirent toujours du monde. “C’est ma manière de rendre ce que la communauté m’offre : un peu de beauté, un peu de mémoire.”
Vivre sur un bateau, c’est aussi accepter l’inconnu. Julien a appris à composer avec les marées, les saisons, les rencontres fugaces. “On ne possède rien ici, sauf l’instant présent. C’est à la fois déstabilisant et libérateur.” Cette philosophie transparaît dans sa photographie. Il ne cherche pas à figer le temps. “Une image, c’est comme une vague : elle naît, elle grandit, elle s’efface. Ce qui compte, c’est ce qu’elle soulève en nous.”
La photographie “n’est pas un fin en soi”
Rangé à quelque centimètre de son salon, son bureau de photographe, Pentax posé sur des photographies de paysage. Rien ne destinait Julien à la photographie. Charpentier de profession, il l’a été pendant près de 13 ans. “Bien sûr qu’au début ça me plaisait, j’avais ma propre entreprise de charpentier, j’ai construit des maisons en ossature bois, j’ai pris beaucoup de plaisir. Mais je me suis un peu rendu compte que cela me plaisait moins, car j’ai toujours eu envie de transmettre des émotions, des intentions, retranscrire les sentiments des personnes.” explique le quadragénaire.
Assis à son ordinateur, le photographe nous montre ses clichés pris sur son bateau, sur la côte, ces portraits. “J’ai toujours été bercé par la photographie. Mon père était un fan des appareils photos, dès mes sept ans, je prenais des clichés avec un Argentique !” déclare le résidant, en montrant les clichés défilant sur son ordinateur. “J’ai vraiment eu je pense un déclic en 2024 avec mon métier de charpentier, j’étais frustré de ne pas pouvoir exprimer ce que je ressentais et j’ai redécouvert la photographie et c’est ce qui m’a plu. Et de là, j’ai fait mes premiers shootings et c'était parti quoi.” explique Julien montrant ces photos encadrées sur son bateau. Autodidacte, le Toulousain d’origine se lance d’abord dans “de la belle photographie” comme il aime à le dire. “Je me concentrerai au début vraiment sur la technique, les isos, le triangle d’exposition etc. Cela a duré pendant un an et demi, puis je me suis détaché de cela pour vraiment rentrer dans la photographie de témoignage, retranscrire au mieux l’émotion, les sentiments des personnes que je prends en photo.”
Passé de la charpente à la photographie, un sentiment d’imposteur
Si Julien parvient aujourd’hui à percevoir des revenus pour ses prestations, un événement l’a particulièrement bouleversé. L’un de ses premiers shootings. Alors qu’il réalisait une série de photographies sur les charpentiers, il a été soudainement rattrapé par son expérience passée.
“Je photographiais mes amis charpentiers, le souci c'est que je n'étais plus charpentier, mais je photographiais des charpentiers, je venais sur leur lieu de travail en tant que photographe. J’avais vraiment l’impression d’être un imposteur.” décrit-il avec une certaine émotion.


